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Boulevard du Crime


En littérature comme au cinéma, le genre policier est intimement lié à la société qui le produit. La société italienne commence à peine sa mutation industrielle dans les années 1950. Il faut ainsi attendre la fin des années 1960 et le constat des insuffisances criantes, notamment sociales, de cette transformation, pour assister à l’essor du genre qui va connaître son apogée au cours de la décennie suivante. Marquée par la dégradation des paysages urbains, la montée de la contestation contre des institutions sclérosées et le développement de l’emprise mafieuse, la fin des années 1960 voit se développer les premières tentatives de cinéma policier. De grands cinéastes commencent à lui donner ses lettres de noblesse en adaptant au cinéma les romans de l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia : A ciascuno il suo (1967) d’Elio Petri et Il Giorno della civetta (1968) de Damiano Damiani.

Le contexte des années 1970 - les fameuses “années de plomb” - caractérisé par une crise sociale sans précédent, une violence presque quotidienne faite d’attentats politiques et d’homicides sanglants, la menace permanente de coups d’État et l’explosion terroriste de la fin de la décennie assurent le succès d’un genre qui se fait le miroir plus ou moins déformant de cette "démocratie imparfaite" qu’est restée l’Italie.

Ses déclinaisons formelles sont alors multiples tout autant que les idéologies qu’elles véhiculent : le poliziottesco où priment l’action et la violence, vecteurs d’une idéologie considérée par beaucoup comme réactionnaire dans la mesure où la vengeance y apparaît comme la seule solution possible (L’Uomo della strada uccide est le titre programmatique d’un film d’Umberto Lenzi, spécialiste du genre) ; les films politiques de Francesco Rosi au style rationnel (Lucky Luciano, Cadaveri eccellenti) ou d’Elio Petri, violemment expressionniste (Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto,Todo modo) ou de Comencini dans la forme du film policier plus classique (La Donna della domenica, tiré du roman de Fruttero et Lucentini) où l’enquête est un moyen de lever le voile sur les agissements autoritaires et mafieux de l’État et de ses institutions, et de déchiffrer l’opacité d’une réalité sociale et politique monstrueuse ; l’émergence enfin d’un “thriller all’italiana” ultraviolent qui trouve en Dario Argento son principal représentant (L’Uccello dalle piume di cristallo).

Le genre est aussi fortement lié à un territoire (le plus souvent Rome, Milan ou la Sicile). Il impose sa géographie particulière.

Les grandes villes italiennes se mettent à ressembler aux grandes métropoles américaines : Roma come Chicago est d’ailleurs le titre d’un film de 1968. D’autres titres sont tout autant significatifs : Milano trema, Roma drogata ou encore Milano violenta.

Victime dans les années 1980 de la crise généralisée du cinéma italien sauvagement concurrencé par les chaînes de télévision, le genre émigre sur le petit écran. Dans l’Italie des années 1990 et 2000, transformée par la mondialisation, le cinéma policier, profitant d’un sursaut du cinéma national, renouvelle sa morphologie : Romanzo criminale de Michele Placido, inspiré du best-seller homonyme de Giancarlo De Cataldo, reprend sous une forme nouvelle - l’Histoire-fiction – le filon du film politique tandis que dans Segreti di Stato Paolo Benvenuti le conjugue avec le genre documentaire ; Gomorra de Matteo Garrone est un film sur la mafia dans une forme modernisée, celle de “l’hyperlink film”, pour dénoncer l’emprise tentaculaire de Cosa Nostra, ou encore - pour ne s’en tenir qu’à quelques exemples - Le Conseguenze dell’amore de Paolo Sorrentino, un autre film sur la mafia qui récupère les codes du thriller psychologique pour montrer, de l’intérieur, son implacable pouvoir de destruction.

Il semble qu’aujourd’hui le genre policier n’ait pas fini d’être au centre de nouvelles explorations narratives et stylistiques qui contribuent à la vitalité retrouvée du cinéma italien.

Laurent Scotto d’Ardino | Maître de Conférences à Grenoble III

 



SÉLECTION ROME-NAPLES, BOULEVARD DU CRIME
 

1970 ENQUÊTE SUR UN CITOYEN AU-DESSUS DE TOUT SOUPÇON (Investigation of a Citizen Above Suspicion - Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto)
1975 LA FEMME DU DIMANCHE (The Sunday Woman - La Donna della domenica)
1976 CADAVRE EXQUIS (Illustrious Corpses - Cadaveri eccellenti)
2005 LES CONSÉQUENCES DE L’AMOUR (The consequences of Love- Le Conseguenze dell’amore)
2008 GOMORRA (Gomorrah)


Quatre Lunes Digitales